Frédéric Léolla, 20 février 2026.
Entretien avec Marina Rebeka : tragédienne joviale
Marina Rabeka. Photographie © Tanyana Vlasova.
Parler avec Marina Rebeka c’est une fête, un vrai plaisir. Aussi jolie en ville qu’à la scène, mais d’aspect plus jeune et bien plus souriante dans la vie réelle, la conversation de Rebeka fuse, dans un mélange de franchise et de bonne humeur.
Quand je la complimente pour sa magnifique interprétation de Médée au Théâtre des Champs-Élysées la veille de l’entretien, elle devient un torrent expliquant au menu détail les difficultés des récitatifs, l’intensité du travail d’enregistrement, l’énorme énergie déployée pour venir à bout de dix jours d’enregistrement que venait clore le (magnifique) concert devant le public.
— (Frédéric Léolla) : Et alors qu’est-ce qui change par rapport à la Médée que vous avez récemment chantée à la Scala ou à Berlin ?
— (Marina Rebeka) : Les récitatifs de Curtis. C’était une première mondiale. Des récitatifs très intenses, mais, comme je disais, d’une extrême difficulté pour tous les chanteurs, autant pour la tessiture que pour le phrasé. Et puis cet esprit opéra, avec l’introduction d’une musique de ballet du propre Chérubini conformément aux usages de l’Académie Royale de Musique.
— … les instruments anciens…
— J’adore ! Les voix sont beaucoup plus à l’aise. Les forces sont bien plus équilibrées. Et puis Chauvin a fait un travail formidable. Toute l’équipe en fait, autant l’équipe de production que l’équipe artistique ont fait un superbe travail.
— Y a-t-il des rôles dont vous rêvez ?
— Pas vraiment. Je suis quelqu’un de très pragmatique, je suis plutôt à l’écoute de ce que l’on me propose. Et quand on me propose un rôle, je vois d’abord qui l’a chanté au cours de l’histoire. Puis j’écoute des enregistrements, puis je lis la partition — qui souvent n’a rien à voir avec les enregistrements, enregistrements que j’efface aussi vite que je peux de ma mémoire. Puis j’étudie le personnage historiquement, etc.
— Et vous choisissez en fonction de votre voix ?
— Ce qui importe, ce n’est pas tellement le « type de voix ». D’autant plus que, s’il y a des voix qui restent toujours les mêmes, la plupart des voix évoluent avec le temps. C’est aussi mon cas, par exemple. Non, ce qui importe vraiment, c’est qu’une nouvelle interprétation puisse nous livrer de nouveaux aspects de l’œuvre ou du personnage. Qu’est-ce que l’interprète a à dire quand il ou elle entreprend d’incarner un rôle ? S’il a une proposition, c’est formidable. Sinon… Mais s’il y a un rôle dont j’aurais pu rêver, c’est bien Médée ! Une fois avoir chanté Médée, je peux dire que j’ai réalisé mon rêve (rire).
— Des conseils aux jeunes chanteurs ?
— Euh… oui, deux : Un, « veillez à vos genoux ». Vous allez souvent mourir sur scène, pas question de perdre l’usage de vos jambes à cause de multiples morts mal gérées (rire). Pensez en général que votre corps est votre instrument. Soignez-le, ne délaissez pas votre ostéopathe. Et deuxième conseil, « osez ». Parfois le rôle qu’on vient de vous proposer peut vous sembler trop important. Demandez-vous comment le chanter selon votre voix actuelle, et ayez confiance en vous, osez. J’ai osé avec le Maometto II, et ça a été le début de ma carrière.
— En parlant de mourir sur scène, vous avez incarné superbement Médée, Anna Bolena, Madame Butterfly, Abigaïl de Nabucco, des femmes au destin tragique…
— Oui, on me demande rarement les Adina, les Norina, et toutes les « inas » qui pourtant, sont aussi dans mon répertoire. On me veut surtout pour des tragédies.
— Pourtant, vous avec un superbe sens de l’humour…
— Et bien certains disent que je n’ai pas une bonne réputation…
— (très surpris) C’est-à-dire ?
— Que je suis difficile.
— Ah bon ?
— Oui. Quand un chef veut forcer un tempo en me disant « c’est mon tempo », je lui réplique « mais maestro, c’est ma voix, et elle ne peut pas aller plus vite sans que ce soit forcé ». Bon, ce n’est pas fréquent parce qu’avec les chefs et avec les collègues, ça se passe souvent très bien. C’est plutôt avec les metteurs en scène, quand ils disent de but en blanc « fais ça ». Oui, d’accord, si tu veux, je fais ça, mais pour quoi ? J’attends que l’on construise ensemble, je trouve que c’est bien plus intéressant que de plaquer ta vision sur moi.
Je ne peux que lui donner entièrement raison. Et j’aimerais qu’il y ait plus d’interprètes comme elle qui osent parler devant les maintenant tout-puissants metteurs en scène.
Et la conversation repart, ses origines lettones (avec un grand-père letton déporté en Sibérie et un père russe déporté en Lettonie « Je suis la fille de Roméo et Juliette », s’exclame-t-elle en souriant), l’importance de la musique en Lettonie (d’où la ribambelle de grands interprètes lettons actuellement), l’importance de la musique tout court pour le bien-être, l’universalité de la beauté (le veto sur les compositeurs russes l’énerve au plus haut point), ses compositeurs préférés (en particulier Rachmaninov), son amour pour la musique de chambre française (Franck, Fauré…), et la cuisine française, et la culture, la peinture, la littérature…
Sa conversation est riche et passionnée, Marina maniant autant l’humour que l’enthousiasme et parfois l’indignation… mais j’avais dit que je ne la retiendrais qu’une demi-heure, et, après une heure et demie, nous parlons encore. Me sentant coupable, je finis par murmurer une excuse pour partir. Mais, ma foi, je quitte à regret une conversation à bâtons rompus aussi riche que divertissante.
20 février 2026.



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ISSN 2269-9910

Vendredi 20 Février, 2026 3:33
